mardi 2 février 2016

La Tiers-Mondialisation (6 - fin)

Ecrit en décembre 2012
La Tiers-Mondialisation (6 - fin)



Il faut restructurer les élites
La défaisance de l’appareil de contrainte néolibéral passe par une restructuration des élites dominantes, politiques, économiques et administratives qui, dans une large mesure, sont au service du capitalisme financiarisé[1].
Ces élites ont accumulé un capital  social qui est plus assis sur une base multinationale ou mondiale que sur une base nationale. En ce sens, elles se caractérisent notamment par leur extraversion, c’est-à-dire qu’elles sont impulsées de l’extérieur. Pour paraphraser André Gunder Frank à propos de l’Amérique latine, il s’agit d’une « bourgeoisie satellisée », d’une « lumpen bourgeoisie[2] ». En attestent, par exemple, les « nominations » en 2011, de deux anciens de la banque Goldman Sachs : Mario Monti à la tête du gouvernement italien et de Mario Draghi à la présidence de la Banque centrale européenne.
Au Nord, le comportement des élites tend à se Tiers-mondialiser, c’est-à-dire à s’inscrire dans une dynamique globale de prédation, souvent dénoncée dans les pays sous-développés et particulièrement en Afrique. Les travaux des années 1980-1990, sur le néopatrimonialisme[3] africain, peuvent fournir des clés d’analyse des processus à l’œuvre. En Afrique, l’État repose sur la non dissociation des rôles politiques et économiques et sur la confusion entre domaine public et domaine privé. Grâce à des stratégies instrumentalisant le « straddling » c’est-à-dire le chevauchement entre les sphères politiques et économiques, les élites dominantes, telles des entrepreneurs, capitalisent le pouvoir politique et le convertissent en pouvoir économique et vice versa. Cette dynamique est cumulative et elle permet aux « big men[4] » d’entretenir et de développer des réseaux clientélistes où la corruption est bien présente. Mais, si les ressources viennent à se tarir ou si elles ne sont pas judicieusement redistribuées, l’instabilité menace et le risque est grand d’un dérapage du système vers la seule prédation et l’usage de la force uniquement pour se maintenir au pouvoir et en extraire tous les bénéfices possibles[5]. De nombreuses composantes du néopatrimonialisme africain sont présentes dans les pays du Nord où l’on observe, entre autres, la perméabilité croissante entre les frontières du public et du privé et entre celles de la politique et de l’économie.
La sortie du processus de Tiers-mondialisation implique la restructuration des élites car, comme l’écrivait Frank en 1971, « l’ennemi immédiat de la libération nationale en Amérique latine est, tactiquement la bourgeoisie elle-même, bien que stratégiquement, l’ennemi principal soit, indéniablement, l’impérialisme[6] ».  Pour ce faire, il est nécessaire de rendre obsolète le capital social des élites dominantes et de faire en sorte que leur restructuration se fasse au service de la République dans l’honnêteté[7] et la frugalité relative. On peut penser que cette démarche se heurtera à un effet de cliquet important qui ne pourra, vraisemblablement, être dépassé sans violence[8]. Mais la refondation est souvent à ce prix.

Et autocentrer le développement pour une couverture effective des « coûts de l’homme »
Le dépassement de la crise actuelle – finale ? - du fordisme implique la réorientation radicale du processus de développement. Dans cette optique, il est possible de s’inspirer, d’une part, du programme du Conseil national de la résistance[9] et, d’autre part, des propositions émises, au cours des années 1960-1970 par les théoriciens[10] du développement du Tiers-monde, tout en considérant que les conditions actuelles de l’environnement économique, social, écologique, politique et humain sont loin d’être similaires.
À l’instar du flux et du reflux qui se succèdent, la solution impliquera certainement une inversion des forces centrifuges caractéristiques de la mondialisation néolibérale pour revenir à un développement plus autocentré, plus relocalisé et plus humanisé. Cette démarche passe par la définition, sur une base démocratique la plus large possible, d’un projet à long terme mobilisateur et fédérateur. La philosophie dudit projet pourrait reprendre à son compte l’objectif fixé par François Perroux au processus de développement : « assurer la couverture des coûts de l’homme[11] ». Pour cela, il sera notamment nécessaire de remettre en cause les échelles de valeur actuellement imposées et d’en définir de nouvelles susceptibles de permettre de libérer l’homme des contingences matérielles, sans pour autant l’aliéner par « l’obligation » d’une consommation quantitativement démesurée…
L’exploration de cette voie fera, je l’espère, l’objet d’un prochain ouvrage. En attendant et à ce jour, décembre 2012, on vit le mythe de Sisyphe en matière de crise de l’euro et de l'Europe.

Bernard Conte – décembre 2012.



[1] On peut parler de « crony capitalism » c’est-à-dire le « capitalisme des copains ».
[2] André Gunder Frank, Lumpen bourgeoisie et lumpen développement, Paris, Maspero, 1971.
[3] Cf. les travaux de Jean-François Médard.
[4] Selon Jean-François Médard, le big man est un politicien entrepreneur.
[5] Dans ce cas on peut parler de néopatrimonialisme prédateur. Cf. Daniel Bach et Mamoudou Gazibo (dirs), L’État patrimonial : genèse et trajectoires contemporaines, Ottawa, Les presses de l’Université d’Ottawa, 2011.
[6] André Gunder Frank, Lumpen bourgeoisie et lumpen développement, op. cit. p. 135. On remplacera bourgeoisie par élites et impérialisme par capitalisme financiarisé.
[7] Par exemple, on peut rappeler l’honnêteté proverbiale du général de Gaulle qui, à l'Elysée, prenait à sa charge les goûters de ses petits-enfants et veillait à bien séparer ce qui relevait de sa consommation personnelle et ce qui se rapportait aux frais liés à la gestion de l'État.
[8] Le renouvellement des élites suppose, en général, l’arrivée d’un choc venant bouleverser l’édifice (révolution, guerre, grave crise économique et sociale...) et faisant table rase du capital social accumulé par les élites anciennes.
[9] Voir le texte du programme du CNR : http://fr.wikisource.org/wiki/Programme_du_Conseil_national_de_la_R%C3%A9sistance consulté le 19/01/2012.
[10] Par exemple, Samir Amin, François Perroux…
[11] CF. François Perroux, L’économie du XXe siècle, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1961.

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